Il y a un an à peine, la France rurale se dressait. Des convois agricoles dans nos campagnes jusqu’aux portes des grandes villes, c’est un cri du cœur qui a résonné.
Un de plus. Un cri de fatigue, de colère, mais aussi d’espoir : celui d’être enfin entendus. Et qu’est-ce qui a été fait depuis ? Des promesses ont été faites. Beaucoup. Des annonces, des plans, des « grandes orientations », des consultations, des diagnostics ont été annoncés. On a dit aux agriculteurs qu’ils seraient entendus, qu’ils seraient soutenus, qu’on allait simplifier, adapter, alléger. Un an plus tard, ils nous regardent avec le regard de ceux qui n’attendent plus rien.
Parce que derrière les formules, ils ne voient que le grand théâtre des illusions républicaines, où les engagements se perdent dans les couloirs administratifs et se diluent dans les lenteurs réglementaires. La loi « Duplomb » contient des choses utiles. Je ne le nie pas. Des simplifications, des accompagnements, des tentatives pour adapter le droit à la réalité. Mais dans l’ensemble, on reste loin, bien loin, de la réponse à la détresse exprimée.
Car ce que les agriculteurs nous disent, ce n’est pas seulement : « Simplifiez. » Ce qu’ils nous disent, c’est : « Respectez-nous. Faites-nous confiance. Laissez-nous travailler, vivre, transmettre. » Ce n’est pas seulement le poids des normes. C’est le poids du soupçon. Du contrôle permanent. De l’accusation latente. Ils sont devenus les suspects par défaut d’une société qui, tout en les nourrissant, les accuse de tout : d’empoisonner, de polluer, de gaspiller. Et dans le même temps, on leur demande d’être rentables, modernes, durables, compétitifs, souverains. Tout, tout de suite, sans jamais les regarder en face.
Répondre par des actes forts
C’est l’âme de notre ruralité qui vacille. Un monde se délite, une génération s’épuise, et pendant que nous légiférons, pendant que l’administration s’organise, des femmes et des hommes baissent les bras. Ils ne veulent pas des privilèges. Ils veulent vivre dignement du fruit de leur travail. C’est tout. Et à cela, la politique ne doit pas répondre par des circulaires. Elle doit répondre par une vision, par des actes forts, des signaux clairs, par une rupture.
Nos campagnes se vident. Les jeunes s’en détournent. La transmission est en panne. Pourtant, le monde agricole est un pilier de notre souveraineté, de notre cohésion, de notre histoire et de notre art de vivre. Mais quelle cohérence y a-t-il à proclamer la souveraineté alimentaire d’un côté, et à signer de l’autre des traités de libre-échange qui la torpillent ? Quelle sincérité dans nos discours si nous continuons d’imposer aux producteurs français des exigences que nous n’imposons pas aux produits étrangers ?
Ce double langage est un poison plus lent mais plus fatal que tous les autres. Il tue la confiance. Le respect commence par la parole tenue. Et la confiance, elle ne se reconquiert pas avec des rapports, mais avec des décisions. Elle se reconquiert en traitant les agriculteurs comme de véritables partenaires. Ce n’est pas d’un « verdissement » technocratique de leur métier dont ils ont besoin. C’est d’une reconnaissance profonde de leur rôle dans l’équilibre de notre pays.
Ce n’est pas une crise agricole que nous traversons. C’est une crise civilisationnelle. Quand un pays se détache de sa terre, quand il oublie ceux qui la travaillent, il oublie une part de lui-même. Il ne s’agit pas d’être passéiste. Il s’agit d’être lucide. L’agriculture n’est pas une nostalgie, c’est un avenir. C’est notre avenir et celui de ceux qui nous succéderont.
Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas une simple réforme technique, ni un ajustement marginal. Ce qui est en jeu, c’est un choix de société. Un choix fondamental : voulons-nous encore d’une France agricole, d’une France rurale, vivante, innovante, respectée ? Ou acceptons-nous sans mot dire le lent effacement de ces terres, de ces métiers, de ces femmes et de ces hommes qui façonnent notre histoire, nos paysages, et nourrissent encore notre quotidien ? On ne répondra pas à cette question par des circulaires, ni par des injonctions contradictoires. Il faut une vision. Il faut un engagement durable, structurant, profond. Il faut un grand plan pour l’agriculture française. Pas un catalogue d’intentions, mais une véritable ambition nationale, pensée avec les agriculteurs, pour les agriculteurs, et au nom de l’intérêt général.
Une ambition qui cesse d’opposer écologie et agriculture, villes et campagnes, exigences et réalités. Le monde agricole n’attend pas la compassion. Il attend la considération. Il est temps d’assumer un choix clair, cohérent, courageux. Il est temps de dire que la France agricole est une chance, une force, une priorité. Et de le prouver.
27 mai 2025 – Le Journal du Dimanche
